La cognitique personnelle en ligne et son utilisation en recherche

Cet article de Sébastien Paquet intitulé “Personal knowledge publishing and its uses in research” (traduction française de Dolores Tam 1ère partie, 2ème partie) contient une analyse d’une forme naissante de partage des connaissances appelée la cognitique personnelle en ligne. Les citations ci-dessous proviennent de la traduction.

Selon son auteur,

“Cette forme d’édition électronique tient ses origines d’une pratique appelée, en anglais, « weblogging » (« rédiger son Carnet Web » ou « bloguer »), qui, au cours des trois dernières années, s’est répandue telle une traînée de poudre (…). Il s’agit d’une nouvelle forme de communication qui avive, chez plusieurs, l’espoir d’un changement dans la façon de travailler et de collaborer des individus, particulièrement dans les secteurs où connaissances et innovation jouent des rôles primordiaux.”

Voici les objectifs de cet article :

Si vous êtes chercheur ou artisan du savoir, si vous ne vous êtes pas familiarisé avec les carnets Web et la cognitique (rassemblement et diffusion des connaissances) personnelle, la lecture du présent document devrait vous aider à saisir l’essence de cette pratique et à mieux saisir les bienfaits que vous pourriez récolter et générer en vous investissant dans cet outil de publication. Bien que je mette davantage l’accent sur le travail de recherche, la plupart des idées décrites ici s’appliquent aussi bien aux autres formes de création de savoirs où le partage de connaissances tient un rôle signifiant.

L’article est découpé en 2 grandes parties:

  1. Les Weblogs
  2. La cognitique personnelle en ligne

Les Weblogs

A propos des “weblogs“:

“Les « Weblogs » peuvent être perçus comme une évolution des pages Web personnelles ou « Sites perso ». Le terme anglophone « Weblog » créé par Jorn Barger en 1997, réfère à un site Web qui est un « log of the Web » (littéralement, « journal de bord sur le Web »). Les diminutifs blog et blogger sont aussi fréquemment utilisés.”

Les 5 caractéristiques d’un weblog:

  1. La responsabilité éditoriale de l’auteur
  2. Une structure hypertextuelle
  3. Mises à jour fréquentes et ordre chronologique inversé
  4. Accès gratuit et public au contenu
  5. L’archivage

Concernant la qualité des blogs:

“S’il n’y a aucun mécanisme de critique et si n’importe qui peut écrire n’importe quoi dans son carnet Web, comment est-il possible de trouver un contenu de qualité dans les cybercarnets? La réponse réside notamment dans le fait que le contenu de qualité se démarque grâce au tissu d’hyperliens généré par la communauté des rédacteurs. Bien qu’aucun processus de révision ne précède l’étape de la publication, il en existe bel et bien un, qui suit de près la mise en ligne.”

“Il est à noter que cette dynamique reflète celle de la littérature universitaire: les articles qui sont le plus souvent cités ont une plus grande visibilité et sont davantage lus. Le phénomène s’avère utile en deux volets : premièrement, il encourage les auteurs à produire des textes de qualité, et deuxièmement, il donne à de tels textes la visibilité nécessaire, augmentant ainsi les probabilités que l’on soit dirigé vers eux en effectuant une recherche. De toute évidence, dans les deux cas, il est implicite que l’on doit avoir confiance en la communauté pour accepter que la reconnaissance de la qualité soit tributaire du nombre de citations.”

“Le principe de propriété individuelle est un autre facteur nourricier des points d’émergence de la qualité. Bien que les carnetiers participent à une communauté, le contenu d’un carnet n’est pas un espace communautaire; il relève de la seule et entière responsabilité de son rédacteur.”

Les weblogs comme “intermédiaires de filtrage de l’information“:

“Une masse incroyable de contenu neuf est publiée au quotidien, tant en version imprimée que virtuelle, trônant au sommet d’une montagne de documentation déjà énorme. Comme il est humainement impossible de lire ne serait-ce qu’une petite fraction de cette mer de savoir, les gens ont besoin d’intermédiaires de filtrage de l’information afin de localiser le matériel qui s’avérera le plus pertinent en fonction de leurs besoins. Les publications spécialisées, qui ciblent un champ d’intérêt particulier, comblent déjà cette soif d’information plus pointue. Le carnet Web construit son lectorat sensiblement de la même manière. En lisant un cybercarnet dont l’auteur sert les mêmes intérêts que les vôtres, vous avez accès à du matériel pertinent sans avoir à éplucher les sources de cet auteur. En combinant le contenu de quelques carnets choisis, vous obtenez une publication sur mesure qui vous offre plus de « pertinence au niveau individuel par unité de volume » que n’importe quelle autre source d’actualités qui s’adresse à un public plus large.”

“Il est important de noter que ce filtrage est un traitement qui suit la publication, ce qui fait contraste avec le milieu de l’édition conventionnel, où une partie du contenu est éliminé à la source et ne sera jamais connu que des éditeurs. Ainsi, ce traitement peut générer l’éclipse, mais pas la censure.”

Les weblogs comme “gestionnaires des connaissances personnelles“:

“Un cybercarnet dont vous êtes l’auteur tient aussi lieu de relevé chronologique de vos idées, de vos références et d’autres notes qui pourraient autrement se perdre ou gésir en plein capharnaüm. Lorsque le besoin s’en fait sentir, vous pouvez soit fouiller votre contenu en utilisant un moteur de recherche ou en le revisitant par ordre chronologique.”

Les weblogs comme “fabricateur de sérendipité“:

“Carnetiers et lecteurs, en colligeant et en examinant les données de références qui indiquent les sites qui ont mené au leur ou à leurs favoris (par le biais de la liste référentielle, en anglais « referer list »), parviennent à remonter le courant vers un filon de penseurs de même catégorie, qui entretiennent des intérêts similaires aux leurs.”

A propos de l’évolution technologique des carnets web:

“La communauté des carnetiers est décentralisée. En d’autres termes, son fonctionnement ne dépend pas que d’un seul logiciel ou d’une seule spécification sous le contrôle d’une organisation unique. Les individus sont libres d’expérimenter à même leur propre carnet, en modifiant son apparence, en ajoutant des fonctionnalités, etc., sans devoir obtenir l’autorisation d’un organisme officiel et sans menacer l’ensemble du système. La souplesse de ce « couplage » se traduit en la possibilité de tester plusieurs fonctionnalités innovatrices en simultanée et en parallèle, sans rendre précaire l’ensemble du système. Une population grande et diversifiée d’utilisateurs est prête à expérimenter différents outils sur le média, à les commenter et à apprendre mutuellement de leurs expériences respectives. Puisque les carnets forment un réseau de communication, la nouvelle d’une innovation digne d’intérêt circule très aisément.”

La cognitique personnelle en ligne

A propos de la cognitique personnelle en ligne:

“…une tâche exécutée par un travailleur du savoir ou un chercheur, où il formule publiquement, au sein d’un carnet Web, ses observations, idées, points de vue, questionnements, et ses réactions aux écrits d’autres auteurs.”

“Je tiens à faire une distinction entre la cognitique personnelle en ligne et le carnet en gestion des connaissances (carnet GC) (en anglais, « k-logging » ou « knowledge logging »). Le carnet GC est le terme le plus général des deux. Il englobe la cognitique personnelle en ligne, qui consiste à publier sur le Web un contenu ouvert à tous, ainsi que la gestion « interne » des connaissances par le cybercarnet, où le partage des savoirs est restreint aux membres d’un organisme et évolue généralement au sein d’un intranet. La distinction est à faire au niveau de l’étendue de la distribution, et non à celui de l’outil en lui-même.”

2 exemples de cognitique personnelle en ligne:

« J’ai commencé à rédiger un carnet Web afin de conserver mes notes, de garder la trace du matériel que je trouvais sur le Web, et de me permettre de formuler mes points de vue et de les faire valoir en public. En rédigeant ma thèse, je m’aperçois maintenant que j’utilise souvent les billets de mon carnet Web pour bâtir un chapitre et qu’une grande partie du contenu de ce carnet est transféré directement dans ma thèse, où je le parfais. » (Jill Walker)

“La partie la plus substantielle des recherches de Downes est actuellement distribuée sur ce réseau parallèle. Downes émet l’hypothèse que cette forme de contribution est plus utile à l’enrichissement des connaissances que les publications spécialisées : « Un enseignant universitaire lit un article, le publie dans un journal (gratuit et en ligne), et réagit : cette réaction est généralement la source de précieux points de vue. Combiné à une quelconque gestion des connaissances et à un outil de discussion, un carnet Web personnel est probablement plus utile aux chercheurs qu’une flopée de littérature grise (ce me sera confirmé, je suppose, quand je constaterai concrètement que je génère bien davantage de bulletins en ligne que je produis de documentation universitaire). »” (Stephen Downes)

La cognitique personnelle en ligne permet une rétroaction rapide:

“Lorsque quelqu’un a une idée, il arrive souvent qu’il ne puisse tout à fait identifier les gens qui pourraient y être intéressés. La cognitique personnelle en ligne permet au chercheur de « jeter des idées en l’air » pour voir chez qui elles se retrouveront en sol d’atterrissage. Avec un peu de chance, l’idée est attrapée au vol par un lecteur et d’éclairantes discussions s’enclenchent en fort peu de temps. Comme les carnetiers se citent les uns et les autres, la portée potentielle d’une idée n’est pas restreinte aux lecteurs immédiats. Qui plus est, la nature publique et spontanée de la rétroaction permet la découverte d’interrelations avec des gens qui étaient auparavant inconnus. Sous cet angle, la cognitique personnelle en ligne est une façon de cultiver la sérendipité.”

La cognitique personnelle en ligne favorise l’interrelation entre les chercheurs:

“Un carnet Web permet au chercheur de faire part de ses lectures et de l’objet de ses recherches, à toutes fins pratiques, en direct. Le carnet devient ainsi un excellent véhicule pour l’établissement d’étroites et fructueuses collaborations.”

La cognitique personnelle en ligne valorise les processus de recherche:

“Il existe un autre problème propre à la publication traditionnelle, qui survient lorsque les recherches sont acculées à un cul-de-sac et n’aboutissent qu’à des résultats négatifs, faisant en sorte que les étapes expérimentales sont rarement jugées dignes d’intérêt et publiées. Ces recherches comportent pourtant des informations précieuses. Le côté informel de la cognitique personnelle en ligne permet aux chercheurs de faire connaître de telles démarches, évitant ainsi la perte de leurs efforts.”

Les limites de la cognitique personnelle en ligne:

“Je dois cependant m’empresser de souligner que la cognitique personnelle en ligne a, elle aussi, ses limites. Elle est notamment à forte densité technologique, ne livre ni le langage corporel ni d’autres indices visuels, et ne permet pas les échanges rapides et la réponse du tac au tac favorisés par le face à face ou le téléphone. Cela revient à dire que la cognitique personnelle en ligne n’est pas en compétition directe avec d’autres formes de partage des connaissances. Elle a plutôt sa propre niche, comblant un vide laissé par les autres moyens en place.”

“…elle perturbe les pratiques sociales et culturelles habituelles. Plusieurs chercheurs voient les communications informelles comme un acte privé ou à demi privé. L’idée d’exprimer publiquement leurs réflexions en public (et de les voir consignées) est une approche tout à fait nouvelle pour certains.”

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